Kusen
de Roland Rech
L’esprit libre
Pendant zazen, nous ramenons constamment l’attention de notre esprit
à la posture du corps. Le bassin est bien basculé en avant.
La nuque et la colonne vertébrale sont étirés vers
le haut. Le menton est rentré, les épaules relâchées
et le ventre bien détendu. On inspire et on expire profondément,
calmement et on laisse passer les pensées.
L’esprit est concentré sur la posture qui est immobile. Il
ne se laisse pas entraîner par les pensées. Autrement dit,
l’esprit n’est pas mis en mouvement par les phénomènes
qui apparaissent pendant zazen. L’esprit reste calme même
si l’esprit du mental est agité, c’est à dire
s’il y a de nombreuses pensées qui apparaissent. Le fond
de l’esprit reste calme car on ne s’empare pas des pensées,
on n’est pas entraîné par elles et on ne cherche pas
à les combattre, à les rejeter ou à les fuir. On
laisse simplement advenir ce qui advient d’instant en instant. Parfois
on pense, parfois on ne pense pas, parfois un désir, un souvenir
apparaît, on en prend conscience un instant et on les laisse passer.
En ce sens, l’esprit n’est pas non plus complètement
immobile. Son principal mouvement est de lâcher prise à chaque
instant, de prendre contact avec les pensées qui apparaissent,
d’en prendre conscience et aussitôt de revenir à la
concentration sur la posture et la respiration et de laisser passer.
Au début, ce mouvement imperceptible de contact et de laisser passer
est pratiqué consciemment, volontairement. On s’y exerce
par un effort d’attention mais avec l’habitude de la pratique
de zazen ce mouvement de conscience et de lâcher prise se produit
naturellement sans que l’ego ou la volonté personnelle n’interviennent.
Alors seulement l’esprit est véritablement libéré
de toute entrave. On ne choisit pas entre un état de pensée
ou un état de non pensée, on ne crée pas d’opposition
entre les deux. Si une pensée vient on l’accueille, si elle
s’en va on ne la retient pas.
Parfois, on a tendance à être un peu endormi, en kontin,
d’autres fois l’esprit est plutôt agité, en sanran
mais ces états ne provoquent pas de réaction, de frustration,
on les accueille tel qu’ils sont, sans en rajouter par notre rejet
ou notre refus de la situation présente. En général,
les gens qui commencent à pratiquer se font une idée de
l’état idéal qu’il faudrait atteindre en zazen
et s’efforce dans cette direction. Ils ont entendu parler du satori,
du nirvana, ils souhaitent atteindre un état sans pensée.
Mais tant que notre pratique est tendue vers ce but, on lui tourne le
dos, on se dirige vers l’opposé car un nouvel attachement
s’est formé, une nouvelle dualité, une nouvelle opposition
entre l’état présent et l’état que l’on
attend, que l’on espère pour l’avenir. Et du coup l’esprit
reste agité, pas en paix. On a simplement créé une
nouvelle sorte d’illusion. Aussi en zazen, après un effort
initial de concentration consciente, pour bien centrer son attention dans
la pratique de la pratique et la respiration, on cesse de faire quoique
ce soit, d’intervenir en quelque manière. Puis surtout, on
cesse d’opposer ce qui est présent et ce que l’on souhaite
atteindre. On accueille ce qui est tel que c’est. Ainsi, on arrête
tout conflit, l’esprit peut véritablement se détendre,
lâcher prise, devenir véritablement libre.
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